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LAURENT BADO à propos de l’insurrection populaire : « Le pire n’est pas derrière nous, mais devant nous »

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By Le Journal « Le Pays » (Laldaogo SORGHO)

Certains Burkinabè le qualifient de fou pour ses déclarations incendiaires, et pourtant, le professeur Laurent Bado, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un intellectuel lucide, qui dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Dans l’interview qu’il a bien voulu nous accorder, le 16 janvier 2015 à son domicile à Ouagadougou, cet homme politique, comme à son accoutumée, n’a pas usé de la langue de bois pour apporter des éléments de réponses à nos questions, portant, entre autres, sur l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, la transition, les candidatures indépendantes, les émoluments des membres du Conseil national de la transition (CNT), etc. Pour ce professeur de droit public fondamental à la retraite, et fondateur du Parti pour la renaissance nationale (PAREN), Blaise Compaoré n’est pas seul responsable ni coupable des malheurs du Burkina, mais tous les Burkinabè, auxquels d’ailleurs il lance cet avertissement : « le pire n’est pas derrière nous, mais devant nous ». Lisez.

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LAURENT BADO à propos de l’insurrection populaire : « Le pire n’est pas derrière nous, mais devant nous »

Certains Burkinabè le qualifient de fou pour ses déclarations incendiaires, et pourtant, le professeur Laurent Bado, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un intellectuel lucide, qui dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Dans l’interview qu’il a bien voulu nous accorder, le 16 janvier 2015 à son domicile à Ouagadougou, cet homme politique, comme à son accoutumée, n’a pas usé de la langue de bois pour apporter des éléments de réponses à nos questions, portant, entre autres, sur l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, la transition, les candidatures indépendantes, les émoluments des membres du Conseil national de la transition (CNT), etc. Pour ce professeur de droit public fondamental à la retraite, et fondateur du Parti pour la renaissance nationale (PAREN), Blaise Compaoré n’est pas seul responsable ni coupable des malheurs du Burkina, mais tous les Burkinabè, auxquels d’ailleurs il lance cet avertissement : « le pire n’est pas derrière nous, mais devant nous ». Lisez.

« Le Pays » : Comment avez-vous accueilli la chute de Blaise Compaoré ?

Laurent Bado : Ce n’est pas la chute de Blaise Compaoré, mais la chute du régime de Blaise Compaoré ; un seul homme ne fait pas un régime politique d’une trentaine d’années s’il n’a pas d’acolytes dévoués et de thuriféraires infatigables : Néron seul n’arriverait pas à brûler Rome pour composer un chant et Hitler seul ne pourrait pas organiser la Shoah ! Vous me comprenez bien, n’est-ce pas ? Blaise Compaoré n’est pas seul responsable ni coupable des malheurs de ce peuple. Tous sont fautifs : les ministres et les présidents d’institutions de Blaise Compaoré le sont par action (culpa in committendo), les intellectuels et les religieux, par omission (culpa in omittendo), les partis de la majorité présidentielle, par cupidité hyènesque, les jeunes et les analphabètes, par indignité coupable en acceptant d’être manipulés par leurs pires ennemis contre des espèces sonnantes et trébuchantes volées au peuple.

Vous êtes donc aussi fautif ?

Je suis l’un des moins fautifs de tous ! Fautif, parce que j’aurais dû dénoncer le régime à temps et à contretemps. Sans doute, j’allais augmenter le nombre de ceux qui me méprisent, qui me dénigrent, mais j’aurais probablement amené les gens de bonne volonté à se réveiller. Le moins, parce que je ne me suis pas tu, laissant à d’autres le soin de conduire la destinée du pays, en assistant en spectateur amusé à leurs entreprises ! Je vous demande de considérer ces faits :

  • en octobre 1986, j’ai dénoncé les dérives totalitaires du Conseil national de la révolution (CNR) dans les colonnes de Sidwaya en m’attendant à être dégagé au moins, au plus à être assassiné ! Tous les autres citoyens se réfugiaient dans le silence et les lieux de culte.

  • Blaise Compaoré m’a invité chez lui à Ziniaré le 5 octobre 1991 pour la première fois. Quand il m’a invité pour la troisième fois dans la villa de Ki-Zerbo, à côté de l’Assemblée nationale, il y a eu des étincelles :

Moi : « Monsieur le Président, en trois mois, vous m’invitez trois fois chez vous ! Je connais ce peuple ; il est crédule ; quand mes ennemis raconteront que je suis avec vous, la rumeur va se répandre que je ne suis pas indépendant d’esprit, sans parti politique et même que vous m’entretenez alors que je ne vous ai jamais aimé, je ne vous aime pas, je risque de ne jamais vous aimer ! »

Blaise (en col roulé bleu et pantalon noir) : « Je peux savoir pourquoi ? »

Moi : « A cause de vos mains ! »

Blaise : « Mes mains ! C’est-à-dire ? »

Moi : « Elles sont pleines de sang ! »

Blaise (se mettant debout au-dessus de moi) : « Voulez-vous répétez ! »

Moi (froid et me tournant vers lui) : « Vous ne m’intimidez pas. Vous m’invitez chez vous ? Alors, en bon fou du roi, je vous dis ce qu’il y a dans mon cœur ! »

Blaise (de nouveau assis et me regardant avec douceur) : « Et qui est-ce que j’ai tué chez vous ? »

Moi : « Mon grand frère Valentin Kinda ! »

Blaise, qui ignorait que j’avais un sang yadga et gourounsi à la fois, a pris son temps pour tout m’expliquer. Il a terminé en me disant qu’il n’est pas un universitaire comme moi, mais qu’il a l’expérience du pouvoir politique que moi je n’ai pas, donc de savoir que dans un régime comme celui-ci, il y a des gens qui prennent des initiatives et le chef est obligé de porter la casquette pour maintenir la cohésion.

Dès le lendemain, je suis allé me confier au curé de ma paroisse : « J’ai exagéré avec le Président du Faso hier. Comme c’est un flegmatique, c’est-à-dire, non émotif, actif, secondaire, il peut m’en vouloir. Donc, si dans les mois à venir, je meurs, vous pourrez analyser l’évènement autrement ». Mon curé m’a reconduit : « je n’ai rien entendu, je n’ai rien à voir dans cette histoire, ne me crée pas des problèmes ! ».

Avez-vous accueilli la chute du régime avec joie ou tristesse ?

La fin de ce régime est une chance historique pour le peuple de se relever, de se tenir debout et de commencer une marche audacieusement sereine vers le progrès et le bien-être pour tous. Tout a une fin, même les décadences !

« Le sort de Blaise Compaoré a été proportionnel à son entêtement asinien à vouloir conserver le pouvoir »

Il y a trois vices qui guettent tout dirigeant : la passion ardente du pouvoir à la manière de Néron, la froide cruauté à la manière de Caligula et la fourberie à la manière de Cromwell. Le sort de Blaise Compaoré a été proportionnel à son entêtement asinien à vouloir conserver le pouvoir. Mais, pas d’illusions : ses acolytes et ses thuriféraires doivent préparer son retour en personne ou par personne interposée ! Wait and see !

Il y a quelques années de cela, vous traitiez le peuple burkinabè de mouton. Ne pensez-vous pas que les choses ont changé aujourd’hui ?

Je ne traitais pas le peuple de mouton par mépris, par mauvaise éducation ! Je voulais l’éveiller, le conscientiser, le responsabiliser, car on ne peut pas développer un pays avec une masse d’individus pauvres et ignorants, abandonnés à l’exploitation des anacondas politiques, des monstres sans foi ni loi, sans idées ni idéal et qui n’ont pas une minute de lassitude comme les autres monstres dans l’ordre physique, mais avec un peuple de citoyens conscients et responsables, ayant la capacité de discerner et de se faire une opinion personnelle.

Ce peuple n’est-il plus mouton ? Je ne sais pas ; je sais seulement une chose : les jeunes qui ont bravé les balles les mains nues, sans peur et sans reproche comme Bayard, ont crié leur ras-le-bol contre l’injustice, les inégalités criardes, l’impunité, le chômage et, plus encore, l’absence de perspectives, d’espoir : ils ont compris que les morts d’aujourd’hui seront bien plus heureux que les vivants de demain ! C’était ça, octobre 2014 : la revendication d’un ordre nouveau, d’une nouvelle espérance ! Et il faut que ce sursaut débouche sur une conscience citoyenne ! Hélas ! Ce n’est pas encore le cas. Si on en était là, on ne continuerait pas à violer le code de la route, à faire des services publics des lieux où les agents qui arrivent tard le matin au bureau croisent à l’escalier ceux qui repartent tôt, à entretenir la corruption, etc.

Quel rôle votre parti (le PAREN) a-t-il joué les 30 et 31 octobre derniers ?

Veuillez vous adresser au président du PAREN pour cette question. Pour ma part, j’ai sacrifié le printemps de ma vie à donner des conférences (une dizaine par an !), des interviews, à publier des articles, des ouvrages, dans la seule intention de contribuer à faire de chaque Burkinabè un homo faber ! Ai-je été utile à cette jeunesse ?!

Pensez-vous qu’il faut poursuivre Blaise Compaoré en justice comme certains le demandent ?

En 27 ans, il y a eu des assassinats frankensteinesques, des trafics divers, notamment d’armes, des privatisations sauvages, de la gabegie, du, de la, des … Tout cela doit être soldé ou notre pays, pauvre mais aimable à merci, et qui n’a pas eu un passé simple, qui n’a pas un présent indicatif, n’aura de futur qu’au conditionnel ! Juger les fautifs, les coupables, qui sont tous des frères à nous, sans les condamner, sans les sanctionner, surtout s’ils font le premier pas, voilà qui fera du Burkina un pays des Hommes intègres exemplaire.

Personnellement, j’aurais aussi souhaité que Blaise revienne au pays se mettre à la disposition de la Justice, expliquer ses actions ou ses omissions, demander pardon pour le mal qu’il a pu faire et pour le bien qu’il a refusé de faire. Tout le pays danserait au soir de ces confessions et là, c’est tout une autre société humaine qui naitrait dans les ruines de ce monde en putréfaction.

Comment avez-vous accueilli la demande de pardon du CDP et de l’ADF/RDA après la chute de Blaise Compaoré ?

Je les félicite. Mais qu’ils comprennent que ce n’est pas après la mort qu’on demande pardon à Dieu pour ses péchés ! Ils savaient très bien que l’immense majorité du peuple ne voulait plus du pouvoir de Blaise Compaoré et ils ont persisté et signé, même après la gifle honteuse du stade du 4-Août, en cherchant à se donner un comportement majoritaire avec l’achat des indignes dont j’ai parlé plus haut ! Voyez-vous, c’est à eux de prouver sur le terrain que leur regret n’a rien de théâtral, d’une tragicomique mise en scène. Mais, personnellement, j’incline à penser qu’ils pourront apporter du béton à la construction de la nouvelle démocratie burkinabè : j’ai confiance.

Ces deux partis ont été dans un premier temps frappés de suspension qui a été plus tard levée par le Président du Faso. Quel commentaire en faites-vous ?

Ces deux partis ont été sanctionnés et, en un laps de temps, la sanction a été retirée ! J’ignore les motifs de ces deux décisions ! Je me dis que le pouvoir étant une altitude où on a d’autres perspectives que dans les vallées de l’obéissance, les décideurs avaient leurs raisons !

Que pensez-vous de l’avenir du CDP ?

Je pense qu’il ne sera plus la Convention pour la Destruction du Pays (CDP) qu’il a été !

Quel regard portez-vous sur l’attelage Kafando-Zida ?

Je suis très loin de l’Olympe où résident nos principaux décideurs ! J’ai seulement confiance en eux, surtout qu’ils sont les premiers à savoir que l’échec n’est pas permis. Et ils n’échoueront pas s’ils continuent à écouter la société civile, à se comporter avec humilité.

Et quel regard portez-vous sur l’action de la transition telle que menée jusque-là ?

Il manque à la transition ce je ne sais quoi d’assez chaud, d’assez brûlant pour accompagner son action en profondeur et créer chez chaque Burkinabè une opinion nécessitatis du changement radical d’idées et de comportements. Par exemple, au lendemain du renversement du régime, je m’attendais à ce que la police, après avertissement et après la prise de mesures draconiennes à l’encontre de ceux qui ne respecteraient pas le code de la route, se déploie dans les carrefours et réprime cruellement : 30 000 F CFA pour toute infraction au code dont 15 000 F CFA revenant au policier et 15 000 F CFA à la police ! L’action de la transition sans manifestations extérieures est une âme sans corps. Il ne faut pas que le peuple doute à un moment donné de la volonté réelle de changement.

J’ajouterai ceci : le temps de la transition étant court, j’aurais souhaité que le peuple ait le programme d’action en mains : quelles lois changer, quels sont les crimes économiques et de sang à solder, quelles sont les institutions à revoir, etc. De cette façon, même si la transition n’arrivait pas à tout résoudre, le prochain pouvoir y serait lié. Je termine en me demandant pourquoi la transition n’a pas suspendu les activités partisanes, le temps de voir clair! Voilà que certains battent déjà campagne avec les moyens, les manières et les appuis de coutumiers, exactement comme sous le régime de la corruption institutionnalisée qu’ils ont servi, adoré, défendu jusqu’à ce qu’on les chasse d’une manière comme d’une autre! Cela ne présage rien de bon pour le renouveau démocratique.

La nomination de certaines personnalités à des postes de responsabilité a suscité des contestations. Quel commentaire en faites-vous ?

Les contestations sont la plus pure expression de la démocratie gouvernante. Bravo aux contestataires et bravo au pouvoir qui ne fait pas la sourde oreille à ces contestations. Je conseille seulement une chose aux contestataires qui se battent pour le non-retour aux erreurs, aux errements et aux fautes d’hier : qu’ils invitent le pouvoir à revoir telle nomination pour telle (s) raison (s) et non pas qu’ils fassent des injonctions au gouvernement qui finira par perdre toute crédibilité et toute autorité.

Des jeunes appellent à la candidature de Djibrill Bassolé qui fut un des bonzes de l’ancien régime. Quelle appréciation en faites-vous ?

Vous avez bien dit un des bonzes de l’ancien régime? Si donc, parmi tous les bonzes du régime, parmi tous les compagnons et amis de Blaise, c’est Djibrill que des jeunes, conscients et responsables, saluent comme la voie du salut, l’heureux changement dans la continuité, eh bien, il n’y a rien à dire. Le peuple en décidera en fin d’année. Mais tous les prétendants à la succession de Blaise devraient s’en convaincre ; le pire n’est pas derrière nous, mais devant nous.

Pourquoi dites-vous que le pire est devant nous ?

Pour les jeunes qui ont bravé les balles les 30 et 31 octobre derniers, il n’y avait plus d’avenir si Blaise se maintenait au pouvoir. Pour eux donc, il valait mieux mourir tout de suite que de mourir à petit feu. C’est pour cela qu’ils ont accepté la mort.

« Si au bout de 18 à 24 mois, le nouveau pouvoir ne crée pas d’emplois réels, il aura un sort mille fois pire que celui de Blaise Compaoré »

Le futur gouvernement doit avoir à l’esprit qu’il doit être capable de créer des emplois. Et créer des emplois nécessite des capacités intellectuelles. Le Président à venir doit être irréprochable, propre et avoir les capacités intellectuelles pour créer une dynamique économique interne créatrice d’emplois. Je lui donne 18 à 24 mois pour faire ses preuves en matière de création d’emplois, de justice, d’impunité, etc. Si au bout de cette période, il n’y a pas d’emplois réels, le nouveau pouvoir aura un sort mille fois pire que celui de Blaise Compaoré; il regrettera d’avoir rêvé d’être digne de commander tout un peuple alors qu’il est incapable de se commander lui-même pour être digne. Donc, le pire est devant nous. On attend qu’il y ait des élections et pour ceux qui veulent être candidats, il faut qu’ils soient sûrs d’eux et qu’ils aient des idées. Ça ne sera pas le pouvoir pour le pouvoir. Ils doivent se dire qu’ils ont l’obligation de résultats.

Quelle lecture faites-vous des émoluments actuels dont bénéficient les membres du Conseil national de la transition (CNT)?

Ces émoluments sont critiqués par certaines personnes. Si je me mets dans leur vision de la nouvelle chose publique, je leur donne raison. Mais, au fond, je ne partage pas leur point de vue pour les raisons suivantes : d’abord, ce sont les émoluments des députés élus par le peuple qu’il fallait critiquer et critiquer d’autant plus que ces élus du peuple ne proposaient pas de lois, se contentaient de voter les projets du gouvernement pendant cinq ans, tandis que les membres du CNT sont en mission commandée de douze mois, en mission de résultat ! Qui va accepter de consacrer douze mois de sa vie à rechercher, avec objectivité, les solutions les meilleures aux problèmes politiques, sociaux, économiques de tout le monde sans être prémuni, assuré, garanti d’une certaine façon? Croyez-moi, les chômeurs et assimilés du CNT n’auront pas d’emplois chez les opérateurs économiques qui vivaient du régime comme gui sur karité ! Les travailleurs pourraient bien perdre dans quelque temps leur emploi chez ces mêmes employeurs !

Ensuite, pourquoi les membres du CNT, issus des organisations de la société civile, des partis politiques, et qui étaient prêts à mourir pour la patrie, n’auraient-il pas vocation naturelle à se proposer aux élections législatives et municipales à venir pour remplacer la vieille classe politique grâce aux économies réalisées ? En clair, l’Assemblée nationale et le CNT ne sont pas à confondre, même pas à comparer. C’est mon point de vue. Et je regrette que la justice du peuple soit parfois aveugle jusqu’à ce que Barabbas soit préféré à Jésus !

Ne pensez-vous pas que dans l’esprit de l’insurrection populaire, les émoluments des membres du CNT sont assez élevés pour le citoyen lambda ?

Ce que je dis, c’est que pour le petit peuple, on nous volait avant, on bouffait trop. Pour lui, il est donc inconcevable que ces membres du CNT arrivent à leur tour et commencent à manger comme les autres. Mais il faut se dire que ces membres sont en mission commandée. Cela veut dire qu’ils doivent réussir! Les députés, une fois élus en son temps, venaient s’asseoir à l’hémicycle et ils étaient nombreux ceux qui n’osaient même pas prendre la parole ne serait-ce qu’une seule fois pendant les 60 mois. Alors que dans le contexte actuel, il faut des gens courageux. Je sais que mes propos ne vont pas plaire à tout le monde, mais c’est pourtant ma vérité à moi, c’est mon opinion. Ces députés de la transition ont un rôle délicat. Ils doivent dire tout ce qui ne va pas dans le pays. S’ils ont le courage de dire qu’il faut revoir les choses par-ci, corriger par-là, c’est dire qu’ils sont les mieux placés pour assumer la relève politique. J’essaie de comprendre ceux qui se plaignent; ils ont raison mais, intérieurement, je ne pense pas comme eux. Ils se trompent parce que ces députés ont une mission commandée avec des résultats attendus en dix mois. Vous voulez qu’ils se retrouvent avec quoi ? Par terre, surtout qu’il y a des chômeurs ou de petits travailleurs parmi eux?

Le PAREN sera-t-il candidat à l’élection présidentielle de 2015?

Quand le PAREN a été créé en 1999, il se donnait pour but, pour objectif et pour ambition de conscientiser et responsabiliser le citoyen. On ne participait aux élections que pour mesurer la progression de la réceptivité de nos idées. Cette mission devrait s’étendre sur dix ans et, au terme de ce délai, tout militant était libre de se retirer de la politique active. Moi, personnellement, à la fin de mon deuxième mandat de député, j’avais une seule idée : me retirer en brousse, écrire, écrire, écrire, au lieu de chercher de l’argent en devenant consultant ou avocat. Le PAREN propose un troisième modèle de développement, rattaché directement à notre culture négro-africaine. Les modèles libéral et socialiste, sous toutes leurs nuances, ont lamentablement échoué : la société libérale a comme principe de cohésion la liberté individuelle; celle-ci se traduit au plan économique par le capitalisme privé exploiteur qui conduit à l’égoïsme individualiste dans la société : qui dit libéralisme, dit chacun pour soi ! Voilà qui n’est pas conforme à la nature des choses, naturaecongruens, et à la vocation de l’homme et de la société ! La société libérale n’a sa place dans aucune âme africaine.

La société socialiste a comme principe de cohésion la liberté collective ; celle-ci se traduit au plan économique par le capitalisme d’Etat oppresseur qui conduit à l’égoïsme collectif dans la société : qui dit socialisme dit un pour tous ! Voilà qui n’est pas non plus conforme à la nature des choses et à la vocation de l’homme et de la société ! La société socialiste n’a sa place dans aucune âme africaine. Et ces deux sociétés, ces deux modèles de développement sont décriés dans leur berceau par les indignés, par les altermondialistes, par les partis anti-capitalistes ! Moi-même, j’ai dénoncé ces deux modèles en 1981 et en 1989. Le PAREN, par ma voix, propose donc un troisième modèle de développement, comme je viens de le dire ; un modèle opposé au libéralisme et au socialisme : notre bonne vielle société africaine a la solidarité comme principe de cohésion. Celle-ci se traduit au plan économique (société agraire !) par la coexistence de la propriété collective et de la propriété privée, avec les champs collectifs et le troupeau collectif à côté du lopin de terre et du petit élevage individuel, ce qui conduit à l’entraide mutuelle : qui dit société africaine, dit un pour tous et tous pour un ! Voilà qui est conforme à la nature des choses, à la vocation de l’homme et de la société humaine.

La majorité des Burkinabè ne s’intéresse pas à ces idées. Mais la jeunesse semble comprendre que la politique, ce sont les idées. Et étant donné que le PAREN, par ma voix, a prévu la mort du socialisme, la ruine du libéralisme , le retour des coups d’Etat en Afrique, l’ouverture des portes de l’enfer devant les Burkinabè, à moins de renier son idéal élevé, il ne peut pas être absent aux compétitions électorales de 2015, puisqu’il a un programme conçu hors des chantiers battus, un programme obéissant aux principes des ‘’4C’’ de la communication persuasive, à savoir, un programme crédible, cohérent, consistant et congruant. Le PAREN ira donc aux élections, ne serait-ce que pour laisser un testament à ce peuple dont la majorité ne voit et ne comprend que les liquidités d’un jour!

Etes-vous pour ou contre les candidatures indépendantes aux législatives et aux municipales?

Les élections municipales sont des élections administratives, de proximité. On devrait même les réserver aux citoyens sans parti ou anti-parti : il suffit d’être aimé et d’avoir les compétences pour gérer la collectivité !

« Si on accepte les candidatures indépendantes, on risque de ne pas avoir une majorité à l’Assemblée et un gouvernement homogène pour diriger le pays »

Les élections législatives sont des élections politiques, nationales. Si on accepte les candidatures indépendantes, on risque de ne pas avoir une majorité à l’Assemblée et un gouvernement homogène pour diriger le pays! Soyons francs : on a déjà plus de cent partis au Burkina ! S’il faut encore des élus sans bord politique, sans programme de gouvernement quantifiable, mesurable et contrôlable, donc des élus qui n’ont que leur personne ou leur personnalité à vendre aux électeurs, eh bien, je crains le chaos total, la diarrhée institutionnelle.

Quelles sont, selon vous, les causes du djihadisme ?

Les causes sont connues. Il y a l’ignorance et la pauvreté exploitées par ceux qui rejettent farouchement l’esprit occidental. Voilà le vrai problème. L’esprit occidental est le pire ennemi de la paix dans le monde. L’homme occidental se croit supérieur, donc se prend pour le nombril du monde. Il pense que sa société libérale est la meilleure. Donc, tous les autres peuples du monde doivent suivre. Et c’est cela même qui énerve au plus haut point! L’Occident, c’est la liberté individuelle. Mais une société fondée sur la liberté individuelle nie la solidarité! C’est pour cela que dans leurs pays, il y a des multimilliardaires qui ne savent même pas que faire de leur argent pendant qu’il y a des sans domicile fixe. Vous ne trouvez pas que c’est honteux? Mais je ne leur en veux pas. Mais de grâce, qu’ils ne cherchent pas à imposer au reste de l’humanité leur société et leurs prétendues valeurs qui ne sont que matérialistes. Il n’y a pas de vraies valeurs chez les Occidentaux. Est-ce une valeur, une liberté que deux hommes ou deux femmes … descendent là où plus aucun animal ne peut tomber?

« Je suggère qu’il y ait 5 ONU »

Je demande aux Blancs qu’ils ne nous imposent pas leur manière de vivre. Parce que c’est eux-mêmes qui disent qu’un Etat est égal à un Etat. C’est leur droit. Pourtant, à un moment donné, ils se sont imposés à nous. Prenez par exemple le cas de l’ONU. Il est dit que les Etats s’équivalent, alors qu’il y a 5 Etats qui ont un droit de veto ! André Malraux disait : « Je vois les Européens. Je les écoute, je crois qu’ils ne comprennent pas ce que c’est que la vie ». Les Blancs se trompent mais ils ne savent pas. Je n’ai pas de leçon à recevoir du Blanc. Il a sa façon de vivre et j’ai aussi la mienne. C’est ce que les djihadistes sont en train d’exprimer maintenant. On ne peut pas être éternellement de petits enfants pour que les Blancs viennent chaque fois nous dire de faire ceci ou cela! Chaque fois, je dis à mes étudiants de ne jamais être complexés devant les Blancs, à cause de leur science. Pour eux, c’est la science physique. Nous les Noirs, nous avons dépassé le physique, nous sommes au métaphysique. Vous savez, le Blanc paraît être en avance parce qu’il aime les plaisirs, il fait le culte du plaisir car il veut dominer la nature. Conséquence : il s’est mis à l’étudier. Quand vous voulez dominer un adversaire, un ennemi, il faut connaître qui il est. C’est cela la science. Et maintenant, ils jouent là-dessus. C’est ainsi qu’ils ont réussi à dominer la nature. Mais nous les Africains, nous avions dit que même l’arbre a une vie à part entière. Par conséquent, l’on ne devrait pas couper un arbre vert. Si tu le fais, c’est que tu es dans l’obligation de construire une case pour loger ta femme et tes gosses. Donc, tu feras des incantations! S’il y a quelqu’un qui est surdoué en science, c’est bien le Noir. Parce que lui, il a la raison et l’intuition. Et je le répète, le jour où le Noir va se lever, alors l’humanité entière tremblera. Voilà, pour moi, le vrai problème des djihadistes. Pour le petit peuple en bas, c’est la pauvreté et l’ignorance. Et pour ceux qui les dirigent, je partage leur ambition première qui est de rejeter l’Occident. Il y a même un intellectuel français, Serge Latouche, qui a dit que « L’échec du développement en Afrique est l’échec de l’occidentalisation comme projet politique, économique et socioculturel universel ».

Quelles solutions préconisez-vous face au phénomène djihadiste ?

La solution est simple chez moi. Je demande que l’on réforme l’ONU. Je veux une ONU des Africains, des Asiatiques, des Arabes, des Américains, des Européens. Parce que chacun de ces groupes a ses valeurs. Il appartiendra à chacune de ces organisations d’envoyer ses représentants à New York qui va devenir une fédération, c’est-à-dire une ONU fédérale qui sera aux Etats Unis sans droit de veto. Comme ça, chacun aura son indépendance culturelle. En 1982, à Mexico, la Communauté internationale avait déclaré que la culture est l’ensemble des traits distinctifs, matériels et spirituels, intellectuels et affectifs qui caractérisent un peuple et qui englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les systèmes de valeurs, les droits fondamentaux de l’être humain. Donc, la Communauté internationale reconnaît que chaque peuple a sa culture, ses droits de l’Homme et ses valeurs. Mais sur le terrain, les Occidentaux nous imposent leurs valeurs. Et voilà maintenant les conséquences chez nous. Que veut dire Boko Haram ? Que tout ce qui vient de l’Occident est mauvais. Donc, je suggère qu’il y ait 5 ONU avec une ONU fédérale. A ce moment, ce sera l’égalité et on aura la paix. Aucune culture impérialiste ne va s’imposer aux autres. En résumé, pour mettre fin au djihadisme, il faut que nos Etats s’organisent selon leur culture. Et chacun aura ses droits de l’Homme, etc. Moi, par exemple, je ne connais pas de droits de l’Homme. Je reconnais seulement des droits de l’Etre humain.

Un mot de la fin ?

Deux. Le premier est que j’affirme que l’Occident est un péril planétaire.

« Les Occidentaux remplacent Dieu par l’homme, se foutent des Dieux des croyants qu’ils ridiculisent »

Les Occidentaux remplacent Dieu par l’homme, se foutent des Dieux des croyants qu’ils ridiculisent, eux qui défendent le droit à l’image! Ils parlent de l’égalité des Etats et leurs nations s’autoproclament grandes puissances, s’octroient des prérogatives à l’ONU, veulent imposer leur modèle à toute la planète!

Ça suffit.

Le second est que j’espère que nos jeunes ne sont pas morts pour rien, ou plutôt pour faire venir d’autres rapaces à la table du Faso.