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« Repenser l’Indépendance : la RD Congo 50 ans plus tard »

By Pole institut

A l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance du Congo, Pole Institute, Institut interculturel dans la Région des Grands Lacs, a organisé à Goma du 29 juin au 3 juillet 2010 avec l’appui de EED, NOVIB, DFID et de l’Ambassade d’Allemagne à Kinshasa un colloque international autour du thème « Repenser l’Indépendance : la RD Congo 50 ans plus tard ». L’objectif de ce forum était de jeter un regard critique et constructif sur l’évolution des cinquante dernières années, la situation actuelle et les perspectives pour l’avenir.

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Nous voulions fêter à notre manière ce jubilé, en analysant en toute lucidité la situation réelle de ce pays et les facteurs probables qui l’y ont conduit tout en puisant dans notre engagement sans cesse renouvelé pour un meilleur avenir et une vie plus digne pour tous les Congolais.

Nous voulons nous attaquer à la résignation qui accepte la situation difficile et insoutenable dans laquelle vivent la plupart des Congolais comme une fatalité ou un sort malveillant.

Nous voulons récuser les hypothèses haineuses, destructrices et infantilisantes qui tournent autour de la recherche d’un bouc émissaire, l’éternel « autre », qui causerait tous les malheurs du Congo.

La quarantaine de participants, chercheurs et praticiens, sont venus des quatre coins de la RDC (Kinshasa, Bas Congo, Katanga, Ituri, Nord et Sud Kivu), ainsi que du Cameroun, du Kenya, du Bénin, du Nigeria, de l’Afrique du Sud, de la Belgique, du Luxembourg, de la France et de l’Allemagne.

L’Institut a, de l’avis des participants, pu initier et faciliter un débat constructif sur les responsabilités des uns et des autres, les erreurs du passé, les trésors d’expérience enfouis et les pistes pour l’avenir.

L’idée de penser ou de repenser l’indépendance en dehors des contextes de célébration de pouvoirs a été vue par tous comme une nécessité urgente et il y a de fortes attentes par rapport à la suite du colloque et des retombées qu’il aura.

Trois témoins des moments historiques de juin 1960 nous ont parlé de leurs expériences et émotions en un temps ou baisser le drapeau belge pour hisser le drapeau congolais était un symbole fort qui signifiait que désormais tout était possible ! Puis arrivèrent les évènements traumatisants de l’assassinat de Patrice Lumumba et ce qui a été vu par beaucoup comme la prise en otage ou pire de la jeune indépendance. La relecture du discours de Lumumba fut un moment fort du colloque. Un participant du Cameroun rappelait à tous les amitiés panafricanistes entre Lumumba, Félix Moumié du Cameroun et Kwame Nkrumah du Ghana.

De jeunes participants, étudiants et animateurs des média, ont été fascinés de pouvoir échanger avec les mémoires vivantes du passé tout en expliquant à quels sons et émotions vibrent les jeunes Congolais.

Les travaux se sont fait en quatre temps :

• Indépendance Cha ! Cha ! Danser enfin le bon pas

Nos indépendances tant en RDC qu’au Cameroun ou au Sénégal relèvent de schèmes profonds :

1) Les fêtes d’indépendances se caractérisent par des défilés comme moments essentiels devant des présidents bien assis sur leur pouvoir entourés d’autres présidents et épaulés par des conseillers venus de divers horizons. Derrière cela se cache un projet incarné par un homme et son pouvoir. Nous célébrons notre ignorance de ce qu’être indépendant signifie. Nous vivons une désorientation globale.

2) Nous fêtons l’indépendance avec nos musiciens et nos musiques. Cette ivresse nous donne de la joie et de l’énergie. Mais nous noyons cette énergie dans l’alcool. Hélas nous dansons pour ne pas réfléchir. Cette mentalité calamiteuse a envahi les peuples.

3) Nous souffrons de l’étourderie de l’intelligentsia africaine qui se comporte en courtisans des hommes au pouvoir.

4) Des forces de résistance et de révolte par rapport à cette situation existent mais elles sont marginalisées. En chaque Congolais il y a Mobutu qui nous a marqués et qui a créé une culture, le pays s’effondre pendant que nous dansons. Mais il y a aussi Lumumba et Kimbangu qui représentent d’autres approches. Comment les renforcer en nous ?

Comment réussir une indépendance qui ouvre le chemin au développement et nous permet à chacun d’assumer notre liberté ?

Comment repenser de nouvelles indépendances en cassant avec les orientations politiques de fond ?

Comment changer nos révoltes en révoltes constructrices selon un concept du Bustani Ya Mabadiliko de Pole Institute ?

Comment créer une nouvelle dynamique éducative fondamentale pour que les générations futures aient d’autres bases pour construire ?

Enfin : il y a un lien très fort entre l’indépendance du Congo au centre du continent et celles des autres pays. Dans les années cinquante et soixante les enjeux des indépendances étaient liés aux aspirations panafricaines. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Mais le Congo n’est pas un cas isolé. La relecture et l’analyse des romans du grand Amadou Kourouma a fait réfléchir plus d’un sur le sort commun des anciennes colonies et les velléités de leurs dirigeants.

Au fil du colloque a émergé l’hypothèse forte que l’Indépendance est aussi et surtout un état d’esprit qui permet de s’assumer et de s’intégrer dans un système de gouvernance tout en demandant des comptes aux décideurs quels qu’ils soient.

 

• Indépendances et interdépendances : inventer des convergences porteuses !

La majorité des Congolais et des Africains aujourd’hui vivent parfois sans Etat mais surtout en dépit de l’Etat. Et pourtant depuis longtemps au Congo il y a une attente que l’Etat se construise ou fonctionne comme par miracle. L’Etat existe bel et bien mais il ne rend pas les services de base aux populations. La sécurité, l’éducation, la santé, le développement économique, tous ces éléments vitaux sont laissés au hasard, à l’inventivité des populations ou au bon vouloir des interventions de pouvoirs extérieurs cherchant évidemment leurs propres intérêts. Le triste constat est que l’Etat congolais existe mais que depuis les temps coloniaux jusqu’à ce jour il a été et est privatisé ou pris en otage par des individus ou des petits clans.

L’ONU, la MONUC ou la MONUSCO sont encore et toujours présents représentant des intérêts divers et parfois contradictoires. De toutes les façons elles ne peuvent donner de solution à moyen ou long terme pour la stabilisation du pays. L’ONU et ses organisations doivent-elles systématiquement défendre le pouvoir en place considéré comme légitime ?

Quelles sont les bases de légitimité d’un gouvernement ? Les élections seules ne semblent pas suffire au vu des perceptions et réactions des populations à plusieurs moments de l’histoire congolaise.

Comment ré-introduire les Congolais dans le jeu ? Ils sont les seuls à pouvoir assumer leurs responsabilités.

 

• Ressources naturelles : casser le cycle de la malédiction

La violence, l’ignorance et la destruction sont les racines de l’économie coloniale et restent les bases de l’économie officielle « formelle » d’aujourd’hui.

Le scandale du pillage des ressources congolaises est connu et commenté mais le fait que même lors de l’Indépendance ses ressources restaient aux mains d’actionnaires privés pour la plupart belges est moins connu. Quand Mobutu a nationalisé ces entreprises en 1973 lors de la « zaïrianisation », il les a en fait privatisés au profit de lui-même et de son entourage. Et jusqu’à ce jour les contrats autour de ces entreprises manquent de transparence. Comme le formulait un participant, nous sommes en train de dire aux investisseurs : « Nous vous donnons le sous-sol pourvu que vous bitumiez la surface ».

L’économie informelle congolaise fonctionne comme un contre-pouvoir construit par les populations, mais l’Etat actuel, c’est-à-dire l’administration fonctionne comme un frein et un obstacle à cette économie qui constitue la base de la survie des populations. L’appareil d’Etat se transforme en rançonneur des petites et moyennes entreprises et les empêche de prospérer dans le contexte national, régional et international.

L’arrivée des Chinois non seulement au niveau des grands chantiers mais aussi comme petits et moyens entrepreneurs aggrave cette situation.

Ce n’est pas la maximisation des recettes de l’Etat mais celle des recettes des populations qui fait la richesse d’un pays.

Les études sur les frontières comme lieux qui divisent mais qui lient également, comme espaces de conflits mais aussi sources de survie ont illustré la nécessité d’un commerce transfrontalier transparent et équitable.

 

• Refonder quoi à partir d’où ? Le défi culturel

Le Congo a de tous temps été une surface de projection de tous les fantasmes possibles et imaginables: à commencer par Stanley, Joseph Conrad, en passant par André Gide, Georges Simenon jusqu’à Che Guevara, Angelina Jolie et tous les sauveteurs autoproclamés, humanitaires, « criseurs » et pacificateurs.

Les représentations de l’homme congolais et africain vu de l’occident : le « nègre » païen, bananier, au cœur des ténèbres, l’Africain victime attendant le salut de l’Occident.

La continuité historique du mythe négatif de l’homme noir n’a jamais changé depuis le combat de Las Casas de l’indien américain avec une âme, donc semblable à l’image du blanc et de la question du noir sans âme à rendre esclave pour les travaux forcés dans l’économie des plantations des Amériques.

Il revient à l’Africain de briser cette continuité historique négative par les mythes porteurs : d’un Congo qui est non pas un ventre mou mais le cœur de l’Afrique, le poumon de l’humanité, voire le cerveau, un Congo de la résistance riche de ses héros, un Congo de créativité, d’énergie et d’invention de l’espoir dans lequel la multiculturalité est une opportunité et source d’alliances positives.

L’identification du Congo et des Congolais au football, à sa musique et à la sape ne suffit pas en elle-même si elle n’est pas complétée par une identité congolaise inclusive et qui s’invente constamment à travers ses sacrifices, sa volonté de vivre ensemble et la mémoire du passé et du présent assumées.

Le paraître comme le fort du Congolais devenu non seulement la marque de la classe politique mais aussi celle du peuple devrait impérativement céder la place à la créativité et à l’énergie d’une responsabilité et d’une gouvernance à construire à tous les niveaux.

La dimension culturelle souvent négligée nous semble très importante pour une transformation sociale. Il s’agit de la création de mythes constructifs, d’une solidarité entre porteurs d’espoir du Sud et du Nord au lieu de l’éternelle victimisation et exclusion de l’Autre.

Le Colloque a été vécu comme un moment de respiration et d’ouverture sur base d’une vision commune. Des liens se sont forgés entre les différents intervenants et participants venus d’horizons divers.

Après ce début prometteur Pole Institute se charge d’animer les contacts et de rendre les travaux accessibles à un plus large public.

 

Goma, 2/7/2010

OS/CK, Pole Institute