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Dans un pays à dominante musulmane, la laïcité à est soumise à rude épreuve

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Déviances sociales et diversité de normes de valeurs : cas d’homo phobie

By SECK, Mamour (Nioro du Rip, September 2008)

Le Sénégal est un Etat laïc à forte dominante musulmane. L’islam sénégalais, malgré le développement d’un certain mouvement réformiste, reste caractérisé par l’influence des Tariqa ou confréries hiérarchisées et puissantes : la Qadrya et la Tidjanniya. Vers la fin du dernier quart du 19è siècle, émergea une nouvelle confrérie issue du terroir, la Mouridiya, une variante wolofisée de la Qadrya fondée par Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké. L’actuelle ville de Touba, située dans la région de Diourbel et à 150 Km à l’Est de Dakar en est la capitale. Les mourides se révélèrent vite très entreprenants et devinrent au fil du temps les plus riches et les plus influents en dépit de leur minorité numérique.

Comme dans les autres religions révélées, l’islam considère l’homosexualité comme étant un péché contre l’ordre naturel divin. Aussi, exige t-il la peine de mort par lapidation comme sanction en cas de pratique. N’empêche, certains musulmans, sénégalais ou pas, se livrent discrètement à cet interdit religieux. En voici deux illustrations.

En 2005 dans le quartier « Nord » de la ville de Saint Louis du Sénégal, un sexagénaire Z. W. s’apprêta à franchir le seuil de la mosquée pour participer à la prière hebdomadaire du vendredi. Mais que fut grand son étonnement lorsqu’il se vit interdire l’entrée de la salle de prière et sommer de se retirer ; l’imam du haut de son perchoir surveillait tous ses faits et gestes. Abasourdi, humilié, Z. W. se retira sur la pointe des pieds non sans montrer son élégance efféminée. Motif de cette exclusion : il est de notoriété publique dans ce quartier que l’indésirable est un homosexuel.

Qu’en est-il du second fait divers ?

Le 23 juillet 2008 décède à Dakar d’un certain S.M.M., homosexuel sexagénaire de son état. Les parents décident de l’inhumer à Touba, conformément aux vœux de la plupart des mourides. Ainsi donc, son corps est transporté en direction de la capitale du mouridisme où il devait être inhumé. Mais la nouvelle relayée par les médias et la quasi totalité de la presse finit par retenir l’attention des autorités mourides : Touba s’oppose catégoriquement à une telle éventualité, notamment dans les cimetières mourides. Cette ferme position de Touba s’explique sans nul doute par le contexte qui prévalait. En effet, quelques temps avant, en février 2008, une bande d’homosexuels étaient arrêtés par la police, suite à la publication dans un magazine de photos illustrant une fête privée présentée comme « un mariage homosexuel ».

Quelques temps après, la presse révèle que le corps du disparu a finalement été enterré en catimini dans un champ à la sortie de Diourbel. Sur le site web « nettali.net », on pouvait ainsi lire : « après Touba, Diourbel rejette la dépouille de l’homosexuel S.M.M. dont le corps a été exhumé sur ordre du procureur. Certains interpellés, les membres de la famille du défunt ne savent plus où donner de la tête….. ».

Z.W. évoqué plus haut se considère comme un musulman pratiquant. Comme il est coutumier de telles pratiques décriées par les populations du quartier, l’imam ne s’est pas embarrassé outre mesure de rappeler aux fidèles que l’homosexualité, selon la sunna, est « la turpitude de toutes turpitudes ». Donc l’interprétation proférée par l’imam a valeur de symbole quand bien même quelqu’un d’une autre culture y verrait une atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne humaine.

Quant à l’affaire de Touba, eu égard à la sur médiatisation de l’affaire, le refus mouride semble compréhensible, voire légitime. Cependant les parents du défunt, de paisibles innocents, se trouvent de fait livrés en quelque sorte à la vindicte populaire. Comment les enfants du disparu pourront-ils se réveiller de cette humiliation d’autant plus que la presse a fait étalage des photos et de l’identité réelle du défunt père ? Tous font les frais de déviances sociales dont ils ne sont pas les auteurs. Il est évident que l’inhumation du corps dans un autre cimetière passerait inaperçue. Pourtant, les parents s’étaient acquittés de toutes les formalités administratives requises. Mais, face à la puissance confrérique le droit à une sépulture pour leur proche a été refusé.

Comments

Il convient de préciser qu’il ne saurait être question de cautionner, encore moins de trouver des circonstances atténuantes à l’homosexualité contraire aux valeurs morales du terroir. Il reste que l’Etat a l’obligation de veiller au respect de la personne humaine et du à l’inhumation. Les obstacles à l’inhumation violent les libertés publiques et de la personne humaine largement consacrées dans la Constitution du 22 janvier 2001 en vigueur.

Par ailleurs, certaines dispositions du Code pénal sénégalais, notamment en ces articles 319, 320, etc. prévoient une peine d’emprisonnement de 1 à 5 ans et d’une amende pouvant atteindre 1 500 000 F CFA à quiconque ayant commis cette forfaiture. Paradoxe : ces dispositions contreviennent à celles du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, lequel pacte ratifié par le Sénégal depuis 1978 réaffirme en son article 17 que « nul ne sera l’objet d’immixtions (….) dans sa vie privée, sa famille (…), ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation ».

Ces textes constitutionnels et internationaux sont-ils alors adoptés uniquement en guise de consommation extérieure ? En tout cas, on est fondé à croire que, entre le droit positif et la coutume religieuse, l’effectivité de l’un et /ou l’autre est proportionnelle à leurs poids sociaux. Aussi, l’attitude du procureur ne cache t- il pas un certain embarras, eu égard à la dualité des textes, d’une part et de la confrontation de la légalité et de légitimité religieuse, d’autre part.

Autant pour le cas de Z.W., l’action de l’imam ne fait que raffermir les bonnes mœurs et participe de la sauvegarde du patrimoine immatériel. Autant, pour le cas de S.M.M., on est aux antipodes d’un plaidoyer pour la cohabitation des légitimités. Et c’est là que le culturel se distancie de la justice sociale et des fondements de la laïcité. D’où, nécessité de mettre en œuvre des textes législatifs motivés par des valeurs largement partagées et tirés du patrimoine historique et socioculturel du terroir.

Notes

Sunna : source de droit basé sur le Coran et la coutume (parole, faits et gestes du Prophète Mouhamed).

Wolofisée : adaptée à la culture wolof. Les wolofs constituent le groupe ethnique le plus représenté au Sénégal ; la langue wolof est parlée par la quasi-totalité de la population du pays.

Le Mouridisme : doctrine de la confrérie Mouridya ou mouride ; les mourides étant les adeptes de la confrérie.