English français
 

Nécessité de dialoguer avec les légitimités traditionnelles pour l’implantation d’un lieu public

Cas d’érection d’un marché rural sans l’enthousiasme du marabout local

By NIASS, Cheikh Tidiane (Nioro du Rip, September 2008)

Le Président du Conseil Rural de Taïba Niassène a reçu mandat de faire exécuter la délibération concernant la construction d’un marché permanent dans la dite localité. Pour ce faire, Il a convoqué le Conseil Rural élargi aux chefs de villages, aux GPF (Groupement de Promotion Féminine), aux ASC (Association Sportive et Culturelle) et aux commerçants etc., .Tout cela pour faire partager la pertinence et l’application des décisions. D’autant plus que Taïba Niassène est un gros village et les femmes ont du mal à s’installer sur la place publique pour étaler et vendre leurs marchandises sous le soleil et la pluie pendant l’hivernage.

Il ressort de la rencontre que le site retenu à l’unanimité est l’entrée de Taïba (une partie du domaine foncier du Marabout) pour deux raisons : l’accessibilité mais aussi et surtout l’intérêt des populations. Mais, pour des considérations de politique politicienne, les détracteurs composés de notables sont allés à Kaolack (autre lieu de résidence du Marabout) pour lui dire que le Conseil Rural veut faire installer un louma (marché hebdomadaire) à Taïba. Il convient de rappeler que le défunt frère du Marabout n’a jamais voulu entendre parler de louma à Taïba. Pourtant, il est clair que le Conseil Rural n’a jamais parlé de louma. Il s’agit d’un marché en bonne et due forme. Ni plus, ni moins.

Et, lors d’un décès à Taïba, le Marabout saisit l’occasion pour signifier à la population qu’une délégation est déjà venue le voir à Kaolack pour lui apprendre que le Conseil Rural s’apprêtait à ériger un louma à Taïba. Mais, comme son frère, ancien Khalife de son état, n’a jamais accepté de louma, il ne saurait être question d’en décider autrement. Par contre, si le Conseil Rural insiste, il lui est alors loisible de le faire ailleurs mais pas sur le domaine foncier qu’ils ont hérité de leur père.

C’est après que le Conseil Rural s’est réuni pour délibérer et implanter le marché dans un endroit éloigné du village.

Un an après, le marché comprenant, entre autres, 48 cantines en terrasse avec un hall de 30 m², des toilettes pour hommes et femmes vit le jour. Il a été réceptionné l’infrastructure ; toutes les cantines et quelques places réservées aux étals se trouvent louées. Mais aujourd’hui le marché ne fonctionne pas à plein régime : à peine 80% de ses capacités d’accueil et seulement entre 8 heures et 11 heures. De 11 heures à 19 heures, seuls les tailleurs sont en place et quelques rares boutiques sont ouvertes à telle enseigne que les femmes retournent et étalent leurs marchandises sous les arbres au cœur du village ; le marché se trouve boycotté peu à peu à cause de son éloignement.

Comments

Les us et coutumes recommandent d’accorder la primeur des initiatives aux chefs coutumiers locaux, notamment aux religieux dans le cas d’espèce, avant d’entreprendre. Les élus locaux, quoique dans leur droit, l’ont appris à leurs dépens. L’erreur stratégique consiste à faire prévaloir les textes réglementaires au détriment des règles traditionnelles séculaires, même si elles ne sont pas codifiées ou écrites.

Si l’idée du projet était initiée avec le Khalife, nul doute qu’il aurait souscrit favorablement et efficacement à cela. Et les manœuvres perverses des politiciens n’auraient aucune influence négative sur le Khalife. Ainsi, dans une localité traditionnellement fondée par une personnalité religieuse et où tout successeur légitime hérite de toutes les fonctions spirituelles et temporelles, rien ne peut se construire de façon durable sans la complicité de la lignée de l’ancêtre fondateur.

Notes

Taïba Niassène : une communauté rurale du département de NIORO devenue foyer religieux et fondée par le père de l’une des plus grandes figures de l’Islam de l’Ouest africain, à savoir l’illustre Ibrahima NIASS

Conseil Rural : organe délibérant de la communauté rurale composé de 32 conseillers, élus lors d’élections locales

GPF : Groupement de Promotion Féminine, organisation autonome de femmes tournées vers le développement local.

ASC : Association Sportive et Culturelle : mouvement crée la plupart du temps par des jeunes d’un même quartier pour animer leur localité par la participation durant les vacances à des tournois de football, théâtre ect…

Khalife : ici, guide religieux et chef d’une confrérie religieuse

Louma : c’est un marché hebdomadaire instauré dans une localité. Il crée un rassemblement de personnes d’âge, sexe et d’horizons divers. C’est l’occasion de transactions de toutes sortes (produits alimentaire, vestimentaire, recel de bétails, prostitution …. )