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Gestion des déchets de Fada: deux réalités, un récit

By Aminata Kaboré, Laure Albigès (Ouagadougou, September 2006)

Après trois mois d’investigation dans la commune de Fada (mars-juin 2006), Laure Albigès, anthropologue stagiaire a fait une présentation des premiers résultats d’une étude entreprise sur la gestion des déchets dans cette ville au Laboratoire citoyennetés .

Deux réalités, un récit, tel est l’expression toute trouvée par la stagiaire pour traduire la double réalité que vit la ville de Fada en matière de gestion des déchets et qu’elle a tenté de décrire à travers son discours, un discours d’anthropologue. On peut retenir que la question de la gestion des déchets (solides en particulier) à Fada est exhibée comme un réel enjeu environnemental et sanitaire par le « cartel assainissement » de la ville. Ses membres n’ont pas d’autre choix que de s’y investir puisque c’est d’une part l’une des rares fonctions déléguées concrètement aux municipalités dans le processus actuel de la décentralisation au Burkina et que c’est d’autre part par ce biais, qu’actuellement l’argent est injecté par les bailleurs dans les communes. Les membres du cartel ne pouvant exister et se perpétuer avantageusement, en l’absence de ces investissements, ils ont fait du thème de « la lutte contre l’insalubrité des villes » leur cheval de bataille au détriment des véritables préoccupations de la population. Il en résulte en même temps qu’une politisation croissante du thème de l’assainissement, une très faible appropriation des projets de gestion des déchets (particulièrement les projets de gestion des ordures ménagères) par la population.

Ce sont principalement les individus issus de la classe socio-économique la plus élevée de la ville et les infrastructures institutionnelles qui valorisent et se sont appropriés ces nouveaux modes de gestion. Somme toute, le résultat de cette création contextuelle d’offre de service n’a pas d’impact négatif (contrairement au même type d’offre dans d’autres villes) sur la population et évidemment, dans son volet concernant le nettoyage ou l’aménagement des espaces publics comme les marchés et les décharges, réalise des actions bénéfiques en termes d’environnement, de santé et d’esthétique.

Ainsi deux réalités cohabitent à Fada, d’un côté celle revendiquée énergiquement comme un véritable enjeu dans les discours du « cartel » et de l’autre celle de la population, percevant la gestion des déchets non comme un nouvel enjeu, mais comme une activité organisée et gérée quotidiennement, ne soulevant pas de problème majeur, la population n’est donc présentement ni en position de demande ni en attente de changements concernant la gestion des ordures ménagères.

Dans ce contexte on pourrait s’attendre à une certaine confrontation de ces deux « mondes », entre autre en termes de conceptions et de pratiques effectives, mais il n’en est rien.

Des conceptions et des pratiques partagées

L’auteur explique que l’on catégorise en général les déchets en 2 grandes familles : les déchets solides et les déchets liquides. Mais il existe d’autres formes de catégorisation des déchets. Par exemple, la population fait une différence entre les déchets inertes et les déchets toxiques, c’est à dire contagieux , qui ont une connotation négative à priori puisque synonymes de danger et de maladie. Les déchets peuvent encore être catégorisés sous d’autres formes : s’ils sont recyclables ou non (les feuilles, les eaux usées, le sang des menstruations et la poussière ne le sont pas), et/ou s’ils sont rentables/profitables ou pas (la vidange des latrines et donc les excréments, les eaux usées, les plastiques, les épluchures des légumes et fruits sont considérés comme des déchets rentables), s’ils indignent les sens et lesquels (les déchets que l’on ne peut pas voir (regarder), sentir ou toucher sans en ressentir un grand dégoût).

Ces différentes catégorisations permettent de comprendre les divers parcours que suivent les objets et les différents statuts qu’on leur accorde avant de devenir des « déchets déchus » ou des « déchet sans déchéance ». Elles permettent aussi de comprendre certaines conceptions et croyances existant autour des déchets (les déchets liquides en particulier) qui sont partagées par l’ensemble de la population.

D’autres conceptions rapprochent aussi ces deux mondes : la propreté conçue par tous comme une condition de santé, l’hygiène comme marqueur d’intégration sociale, la maladie toujours mise en rapport avec les notions d’impureté ou de jalousie, etc…

L’auteur parle aussi d’espaces particuliers où ces deux mondes se rencontrent : les« tampouy », poubelles traditionnelles utilisées par la majorité de la population sont conçues comme des espaces ouverts (contrairement à la poubelle moderne conçue en premier lieu comme un récipient), ayant des limites floues et dont le contenu ne doit pas être caché mais « diminué ». Cette conception du tampouré permet de mieux comprendre les pratiques liées à l’utilisation de la poubelle moderne (lorsque l’on jette, on le fait dans l’ « espace poubelle », le récipient qu’est la poubelle moderne est élargi à un espace, le déchet est donc déposé indifféremment dans ou à côté de la poubelle moderne).

La dualité des réalités des acteurs institutionnels

Un contraste existe entre le discours des acteurs et leurs pratiques quotidiennes en matière de gestion des déchets. Au niveau de la mairie et des centres de santé, une propreté de façade donne aux visiteurs de quelques heures ou de quelques jours, l’image de lieux propres et régulièrement entretenus. Mais une observation fine, vigilante et prolongée révèle le revers que représente l’arrière cour. Cela suggère qu’en réalité, les acteurs institutionnels s’adaptent en apparence au discours convenu (tentent plutôt de se conformer à la règle édictée ou au comportement souhaité) sans en être réellement convaincus ou n’ont pas encore acquis les réflexes qu’ils prônent eux-mêmes.

La sensibilisation

La question des mécanismes de la transmission des messages se pose à Fada, c’est ce que l’auteur a appelé le principe du « téléphone arabe »: il y a déformation et une déperdition du contenu des messages (conceptions, pratiques, attentes en matière d’assainissement et de gestion des déchets) transmis par des bailleurs de fonds (géniteurs, inspirateurs ou créateurs des besoins en assainissement) aux populations (« bénéficiaires » inconscients, insensibles ou même désintéressés des actions d’assainissement). On pourrait détailler ces mécanismes ainsi : d’abord la transmission nord sud, des idées et des concepts transmis aux acteurs institutionnels de la société qui en ont une appropriation relative, on s’approprie le récit, puis le message passe de ces acteurs aux associations, qui n’en retiendront que des « slogans », enfin les associations transmettent le message aux populations. Tout au long de ce processus le message est déformé, tronqué de moins en moins approprié. Seuls les acteurs institutionnels perçoivent les enjeux économiques et politiques de la gestion des déchets. Des campagnes de sensibilisation ont été organisées mais comme le reconnaît un responsable d’association « les multiples sensibilisations n’ont rien changé ».

Jusqu’à quand ces deux réalités qui se jouxtent (représentant deux mondes), pourront-elles, dans leur marche, dans leur évolution spatiale et temporelle, se côtoyer parallèlement sans se heurter ?

Comment réduire le décalage entre les deux perceptions, rapprocher les acteurs par une mise en dialogue ?

La piste en exploration est celle de savoir « comment amener en public (en débat) le fait que la gestion des déchets ne soit pas un problème public » ou comment en faire un problème social, une préoccupation commune aux deux entités? Et l’idée d’une restitution des résultats empiriques de l’étude pour provoquer le débat a été émise.

Comments

Suite à cette étude, un diagnostic organisationnel et institutionnel des services d’assainissement dans la commune de Fada a été conduit par un cabinet spécialisés. Les résultats de ce diagnostics sont en phase de finition et devraient déboucher sur des propositions de pistes d’action. Ces proposition seront mises en débats au cours d’un forum avec l’ensemble des acteurs intervenant dans le domaine de l’assainissement au niveau local

Notes

Les fournisseurs de services et les directions déconcentrées de l’Etat forment le « cartel assainissement » (dont sont exclus les fournisseurs de services du secteur informel comme les vidangeurs) de la ville. Par « cartel assainissement » l’auteur entend groupes d’individus ayant formés une entente (accord entre des groupes institutionnels, associatifs, etc…) en vue de réaliser une action commune, soit la lutte contre l’insalubrité de leur ville. Le cartel est d’abord une entente professionnelle, il fonctionne sur la base de la construction commune d’une réalité parallèle à la réalité locale, ayant ses propres conceptions et pratiques, sa propre organisation (fonctionnant sur un modèle de contrats, clauses, conventions les liant les unes aux autres).