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Colloque International de Bamako, septembre 2006, sur un projet de gouvernance ancré dans les réalités africaines

De l’ère pré-islamique à celle de la mondialisation, quelles racines pour refonder la gouvernance en Afrique de l’Ouest ?

Par IRG (IRG, CEPIA, lliance pour refonder la gouvernance en Afrique, avril 2006)

L’Afrique, qui est présentée de nos jours comme un continent malade de sa gouvernance et tenue sous perfusion par les financements de la communauté internationale, a pourtant connu une évolution politique et institutionnelle comparable à celle des autres continents. Les constructions institutionnelles en charge de la gestion des sociétés n’ont pas commencé dans le continent avec les conquêtes coloniales, comme nous le rappellent de nombreux historiens célèbres.

Le colloque, co-organsé avec l’IRG et le CEPIA, vise à instaurer un dialogue entre les dépositaires du savoir politique et institutionnel des trois grandes périodes historiques que les Etats ouest-africains ont connu en vue d’aider à l’émergence d’un projet de gouvernance s’inspirant de leur histoire, donc ancré dans les réalités des sociétés africaines. C’est-à-dire un projet qui « parle » à la majorité des peuples d’Afrique.

L’Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique est partie prenante. Dans le cadre de ses activités des articulations sont à faire avec tout particulièrement le groupe d’initiative sur le Pluralisme juridiques et le projet sur les "modes de gouvernance" en partenariat avec l’Union Africaine.

Texte complet

Le contexte et la justification :

1. L’Afrique, qui est présentée de nos jours comme un continent malade de sa gouvernance et tenue sous perfusion par les financements de la communauté internationale, a pourtant connu une évolution politique et institutionnelle comparable à celle des autres continents. Les constructions institutionnelles en charge de la gestion des sociétés n’ont pas commencé dans le continent avec les conquêtes coloniales. De nombreux historiens célèbres, au rang desquels peuvent être cités Cheick Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo, ont retracé dans leurs ouvrages la succession des empires, des royaumes et autres organisations des sociétés que l’Afrique précoloniale a connues.

2. Chacun de ces empires et royaumes, qui sont pour les plus anciens contemporains du moyen Age européen, ont eu leurs institutions propres, leurs modes de gestion des affaires publiques, d’organisation et de transmission du pouvoir politique et un mode de régulation des rapports sociaux, de gestion et de régulation des conflits. Ces constructions institutionnelles, qui ont couvert de vastes espaces, ont organisé les rapports entre les différentes communautés sur de vastes territoires. Elles ont mis au point des modes de gestion qui assuraient la paix et la sécurité à leur peuple et établi des partenariats avec le reste du monde. La rencontre de Kulukanfuga1 comme le rapportent les traditionalistes, a regroupé en 1235, sous Soundiata Keita2 tous les chefs de provinces de l’Empire du Mali pour convenir des règles de gestion de leurs territoires.

3. Cette Afrique soudano-sahélienne, qui constitue l’espace investigation du colloque, a aussi accueilli depuis le Vème siècle les premiers propagateurs de l’islam venant de l’orient à travers le Maghreb. Cette rencontre pacifique avec l’islam du temps des Empires du Ghana, Mali et Songhay s’est transformée en conquête (djihad) avec le Royaume Peul du Macina et la djihad de l’El Hadj Oumar Tall. Ces Etats théocratiques du XVIIème et du XVIIIème siècle ont installé sur leurs territoires de nouvelles institutions, ou ont transformé les institutions autochtones dans le sens de la conception islamique des rapports sociaux. Ils ont ainsi installé de nouveaux modes de gestion des affaires publiques.

4. L’Afrique précoloniale a donc fondé des Etats qui ont mis en place des institutions, géré des communautés et régulé des crises et des conflits internes et externes. Les dispositifs et les procédures institutionnelles développés ont permis de réguler les relations entre les personnes, les communautés. Bref, l’Afrique s’est gouvernée selon des règles comprises et admises par ses propres communautés. La gouvernance, au sens où nous l’entendons, c’est à dire l’art de gouverner la chose publique et de réguler les relations au sein de chaque société, fait donc partie des traditions en Afrique comme partout dans le monde.

5. La conquête coloniale et la suprématie intellectuelle de l’occident, qui durent depuis plus d’un siècle et demi, ont installé une troisième grande période qui est venue se superposer aux deux périodes antérieures. Cette période a conduit à l’émergence sur l’espace de l’Afrique de l’ouest d’Etat-Nations qui ont reproduit non seulement les formes mais aussi l’esprit des institutions et des modes de gestion et de régulation publique issus des sociétés européennes.

6. Les références de tous les jours des individus, des communautés et des groupes sociaux dans les Etats/Nations post coloniaux africains sont profondément ancrées dans les héritages politico-institutionnels de chacune de ces trois périodes historiques. Bien souvent, les réactions et les attitudes des acteurs africains ne peuvent être comprises que si l’on se réfère à cet héritage produit par la triple couche historique. Malheureusement, ni les « bonnes pratiques » qui peuvent inspirer l’édification d’une modernité de l’Afrique, ni les raisons de l’abandon de comportements négatifs au cours de chacune de ces trois périodes n’ont été reliées et mises en perspective jusqu’ici, en vue de faire l’objet d’une analyse d’ensemble. Notre sentiment est que les détenteurs actuels du savoir et des traditions de chacune de ces périodes, bien qu’étant confrontés aux mêmes défis par rapport à la modernité de leurs sociétés, échangent peu. Pire : les sentiments des uns par rapport aux autres sont plutôt de l’ordre du mépris et de la prise de distance.

7. Depuis quelques années, sous la houlette des institutions de Bretton Woods, la gouvernance est devenu un thème à la mode. Tout discours sur la gestion de l’Afrique et de ses difficultés se doit d’inclure ce concept pour être recevable. La gouvernance a été réduite à une liste de recettes « prêt-à-porter » constitutives d’un modèle universel que les Etats de l’Afrique se doivent d’appliquer pour être reconnus, accepter et aider par la communauté des bailleurs de fonds internationaux. Dans certains milieux universitaires de l’occident, il est même dit : « que l’Afrique doit s’approprier la gouvernance » . Cependant, les expériences du passé et les faits nous prouvent qu’il ne suffit pas d’appliquer ces recettes d’imitation de l’occident, source d’inspiration de ces modèles, pour que les modalités de gouvernance proposées deviennent la condition de l’épanouissement des sociétés africaines.

8. En réalité, les modalités de la gouvernance d’une société répondent d’une part à la culture profonde et aux référentiels de cette société et d’autre part à la nature des défis auxquels cette société est confrontée à chaque époque de son parcours historique. Les populations africaines, qui ne se reconnaissant ni dans les institutions ni dans les pratiques de gouvernance dupliquées à partir de modèles extérieurs, en viennent à perdre jusqu’au sens du bien commun. L’Afrique dans son ensemble est aujourd’hui confrontée à cette difficulté majeure.

9. La gouvernance fait, actuellement, l’objet de grands débats, surtout autour du cas de l’Afrique, où les modes de gouvernance sont incontestablement en crise. Dans toutes les analyses sur les pays du continent, il est fait état de « mauvaise gouvernance » , de « mal gouvernance » , puis de « bonne gouvernance » comme une des solutions aux multiples problèmes que connaissent les Etats/Nations post coloniaux. La communauté internationale s’évertue à trouver des critères pour mesurer les progrès dans la direction de la « bonne gouvernance » démocratique, économique et sociale qu’elle veut retenir comme conditionnalité de l’augmentation ou de l’annulation de l’aide en direction de Afrique. Il est donc important et souhaitable que les Africains dans le respect de leurs diversités entrent dans ce débat mondial sur la gouvernance avec leurs histoires, leurs propres références, leurs visions de l’avenir, bref leurs propres arguments. Le colloque qui est l’objet de ce document est proposé comme une occasion d’analyse, échange et de contribution à la formulation de cette vision et de ce projet africain de la gouvernance.

L’objectif du colloque

Le colloque vise à instaurer un dialogue entre les dépositaires du savoir politique et institutionnel des trois grandes périodes historiques que les Etats ouest-africains ont connu en vue d’aider à l’émergence d’un projet de gouvernance s’inspirant de leur histoire, donc ancré dans les réalités des sociétés africaines. C’est-à-dire un projet qui « parle » à la majorité des peuples d’Afrique

De façon plus spécifique, il s’agit de :

  • montrer l’évolution de la problématique de la gouvernance en Afrique de l’ouest en partant de la période antéislamique jusqu’à nos jours ;

  • discuter des influences et apports dus aux contacts avec le monde arabo-musulman et européens (extérieur de l’Afrique),

  • identifier les crises majeures que connaît l’Afrique aujourd’hui dans le domaine de la gouvernance et leurs causes,

  • retrouver les repères africains afin de mieux comprendre et mieux maîtriser les défis de l’évolution des systèmes de gouvernance que la modernité impose au continent,

  • aider à l’émergence d’approches et d’analyses de la gouvernance qui sont ancrées dans les vécus et les savoirs des sociétés africaines en vue d’aider les acteurs publics et privés de la gouvernance en Afrique à réorienter leur action politique.

L’approche méthodologique et l’organisation :

Le colloque ne sera pas bâti sur une approche chronologique mais sur une approche thématique. Trois thèmes transversaux seront traités, chacun d’entre eux étant évidemment décliné sur les trois périodes :

  • Le choix des dirigeants : au cours des trois ères successives, comment se sont posées les questions de légitimité de l’autorité et d’alternance des détenteurs du pouvoir ? Comment chacune de ces trois périodes a-t-elle pu contribuer à construire un modèle spécifique de légitimation de l’autorité ? Comment ces modèles sont-ils conciliables avec l’idéal moderne d’une démocratie « universelle »  ?

  • La « redevabilité » du pouvoir : qui doit rendre des comptes ? Auprès de qui les détenteurs du pouvoir sont-ils redevables : une autorité supérieure ou leurs propres populations ? A l’heure où les institutions internationales deviennent le principal interlocuteur à qui rendre des comptes, comment retrouver les mécanismes de redevabilité qui s’inscrivent au cœur de la tradition politique ouest-africaine ?

  • La gestion du bien public : concept largement en vogue au sein de la communauté internationale, la notion de bien public constitue aujourd’hui un élément essentiel de la nouvelle logique « partenariale » prônée par le modèle de « bonne gouvernance » . Il n’en reste pas moins un élément fondamental de la tradition politique africaine dont il est nécessaire de comprendre les héritages.

Le colloque s’organise de la manière suivante :

Chacune des trois thématiques donnera lieu à une table-ronde d’une demi-journée, suivies au cours de la deuxième après-midi par une séance de synthèse et de mise en débat plus générale des éléments abordés au cours de ces discussions.

Trois à quatre intervenants prendront la parole au début de chacune de ces sessions, pour ensuite donner lieu à un débat avec le reste des participants. Les tables-rondes regrouperont non seulement des universitaires spécialistes de ces questions, mais aussi des détenteurs de savoir et de traditions spécifiques : les « traditionalistes » d’une part (notamment des griots), et les islamologues (notamment des imams et des marabouts), héritiers de la pensée islamique d’autre part.

Les débats et les conclusions du colloque pourront faire l’objet d’une publication qui sera soumise pour coédition à quelques éditeurs africains et français.

Les participants.

Le colloque est réservé à une quarantaine de participants :

  • la plupart d’entre eux seront originaires de l’Afrique de l’Ouest, dans une zone géographique dont les contours peuvent être définies par plusieurs entrées complémentaires :

  • Les empires ou royaumes de l’Afrique soudano-sahélienne pré-coloniale, (Mali, Ghana, Songhaï, royaume Mossi…)

  • L’ancienne zone de l’Afrique Occidentale Française du temps de la colonisation

  • Un ensemble de 8 états contemporains : Sénégal, Mali, Burkina, Guinée, Niger, Nigeria, Ghana, Mauritanie.

  • Quelques participants d’Afrique du Nord et du Sud interviendront également, apportant des points de vues distanciés mais non sans rapport avec les défis auxquels est confrontée la région.

  • Enfin, plusieurs participants non-africains, spécialistes de la zone, proposeront des regards extérieurs sur ces problématiques.